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01. Subtiles Conspirations

Je manque d’air. L’impression d’être en deuil, sans pouvoir rompre avec le passé et ses fantômes. Défigurée. A quoi bon m’agiter. J’écris pas, je coagule. Aucun souvenir, aucune nostalgie, aucune certitude à l’horizon. Jamais. Tout est sombre. Définitivement. Et le temps, ce piètre assassin. Qui s’écoule dans mes veines, en avalant les secondes. Une à une. Inlassablement. Je voudrais pouvoir l’écouter mâchonner la pulpe de mon âme, juste une fois. C’est entre lui et moi que ça se passe. Eparpillés les cadavres de mes rêves, sur le sol. Condamnée à errer entre ces quatre murs, je trouve un certain plaisir à lécher la poussière. Parfois je souille des pages et des pages, blanches. Des phrases que j’extrais de mon cerveau malade, des notes de musique, improbables, impudiques et des ponctuations, pour arracher du temps au temps. Tout est lié. Interpénétré. D’une fragilité, et d’une profondeur. Abyssales. J’étouffe mes angoisses comme je peux. Et les mots, ce fil conducteur, pulsatile, élastique, à la fois nourricier et toxique, un cordon entre moi et les autres, que je grignote lentement, en cachette, pour préserver ma liberté. Coûte que coûte. Et fuir, sans jamais me retourner. J’ai besoin de changer d’air. Et de terre. De continent, peut-être. Je n’ai rien à perdre. Mon temps est compté. Quelques portes à défoncer, encore. Pour partir, sans regrets. Trouver un sens, une direction, une plage. Sous le vent. Eternel loup solitaire au regard d’acier. Oui, j’avoue.

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02. Bleu Velours

Deux nuits que je ne dors pas. Une vie qui m’échappe. Le temps passe. On est rarement en phase avec les autres. Tant pis. Je ne connais pas les codes. J’ai essayé de te parler. Allonger des mots sur l’asphalte, esquisser un sourire, fugitif, accrocher des étoiles par milliers dans ton regard. J’ai essayé de retrouver ton odeur dans des bras anonymes, faits de chair et d’acier. J’ai même tenté d’ausculter le vide pour y surprendre ton souffle, léger, aérien, traverser des corps immobiles. J’ai essayé, en vain. Et j’ai trébuché dans les flaques du souvenir, un arrière-goût de détresse au creux des veines, en retenant mes larmes. N’être qu’une silhouette parmi d’autres, qui s’efface, sans trop savoir pourquoi. Je me sens si lasse, en dehors de moi-même. Le corps figé, et les pensées qui s’entremêlent, monologuent en silence, les mots qui s’entrechoquent, sans pouvoir s’échapper. La bouche scellée, qui se tait et frémit de douleur. Se taire pour mieux hurler sa peine. L’écrire, la main qui tremble, les joues en feu, parce qu’il le fallait. La conscience, lacérée, marcher sur ses miroirs brisés, et ne plus rien ressentir. Laisser des traces insignifiantes, ensanglantées, quelque part ou ailleurs, ça n’a pas d’importance. Avoir l’impression de créer, quelque chose, un goût de néant, imparfait, une valeur testimoniale en filigrane, enfanter dans la douleur des parcelles de soi, chargées d’absence et d’abandon.

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03. Eclipse

Le temps s’étire, imparfait, pendant que mes pensées, se figent. Flashbacks en cascade qui s’invitent, pervers, malicieux, et obscurcissent tout mon être. L’envie de crever, impatiente. Impertinente. Qui s’allonge, et me scrute, immobile. Il n’y a pas d’issue, pas d’alternative. Que du palliatif, du dégoût et de l’effroi, mécanique. J’ai appris à me taire, comprimer des plaies qui saignent, lécher la poussière, de mes yeux, fatigués. L’éclipse, en moi, ce soir, ne porte pas de nom. Opacité maximale. Rupture de contact. Je ne suis là pour personne. J’abandonne la partie, avant que la clepsydre ne se vide. Renvoyées au néant, mes explorations de l’âme humaine, qui tiennent dans un carnet. Abjectes. Inutiles. Et vaines. J’ai refermé la porte et avalé la clef. Au diable les errances, l’ambivalence paroxystique et les retombées en eaux troubles. J’attends que l’ombre de la démence s’endorme sous mes paupières. Vertige catatonique. Mes sens, en apesanteur. Et l’horizon qui se fige, ironique. Une déflagration, minuscule. L’hécatombe, mon amour, a déjà commencé. Regarde-les, alignés, aveuglés par un soleil artificiel, nourri d’espoirs et d’illusions éphémères. Des matricules imaginaires tatoués sur la nuque, léchés par des ombres charnelles, fluides, fragmentées. Impalpables. Et le spectre de la mort marchant sur leurs traces, pénétrante, sadique et précise, terriblement patiente, calme, observatrice, accélérant le mouvement, en leur chuchotant dans le creux de l’oreille la sentence anémique. L’équation implacable. A quoi bon se voiler la face.

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04. Peaux de Porcelaine

La tête encore embrumée, après un trop long sommeil chimique, elle le laissera écarter ses cuisses. Tandis que ses mains commenceront à peine l’ébauche d’un mouvement, ses lèvres chercheront la naissance de son cou pour y déposer un baiser. Je t’aime, dit-elle, les yeux mi-clos, décrivant un parfum sans nom. A cet instant, il sut qu’il allait mourir. Pas dans les minutes, ni dans les heures à venir. Mais demain ou presque, ce sera toujours bien assez tôt. Ou alors, il fallait baiser, faire un don de chair. Vite, très vite, l’urgence au creux des reins, cramer nos rétines, mélanger nos fluides, comme des assassins, sans relecture, s’entrechoquer comme des bêtes, entre obsession et ridicule. Puis s’accorder une marge. Avant d’apposer nos signatures en bas de la page. Le contrat social était rempli. Il y aurait eu le sternum puis le rebord de la clavicule, l’angle de la mâchoire et enfin le creux de l’oreille où sa langue aurait déposé des mots, des petits noms intimes, ou indécents, par touches successives, poliment ou carnassière. Il y aurait eu un sourire gêné à chaque centimètre, le vertige des profondeurs imprimé sur leurs pupilles, la tectonique des plaques réinventée, la verticalité du désir confronté à la chair des sentiments, puis la page déchirée d’un vieux bouquin, et la fin de l’histoire qui s’envole en fumée. Il fallait arroser le cadavre froid de nos illusions, trouver un sens, une direction à nos ébats sordides, lécher une ombre amicale pour la faire pâlir, se concentrer sur nos extrémités pourpres et nos obsessions lubriques, pour retrouver le vertige originel. L’amour qui s’inscrit dans une évidence cynique, une succession d’instants périssables, reléguant les parfums de l’enfance au gazon qui borde les cimetières. Des amas de particules qui ne se négocient pas, arrachés au hasard, épousant des lambeaux de chair. Un bouquet de lys pour célébrer la poésie froide et muette des corps métalliques. Jusqu’à preuve du contraire, on n’a jamais fait de cercueil à deux places.

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05. Eaux Profondes

Les plages de Bretagne se ressemblent. Elles ont toutes cette chaleur dans le ventre, et un goût de sel sur les paupières. Elles sentent l’ennui, et la solitude infinie. Elles se moquent du temps qui passe, comme des voyageurs égarés qui viendraient se poser quelques instants à leurs pieds. L’occasion de rassembler ses pensées, bercées par le mouvement des vagues et de la marée, en fixant l’horizon lointain. Les décisions qui se prennent, même les plus terribles, dans un climat de tranquillité faussement rassurante, et qui amènent au crime. Je suis une vilaine fille. Incapable d’aimer, ou de prendre soin de ma carcasse. J’aurais voulu que tu prennes le temps de me connaître. Que tu sois fier de moi. J’aurais voulu tes larmes et tes sourires, tombés sur mes lignes d’écriture, mauvaises, trempées dans le sang et l’acide, parce que je ne suis rien d’autre que ça. Un fantôme, amer, solitaire et fier, égoïste, qui se complait dans l’auto-destruction. J’aurais voulu renaître en toi, et avec toi. Il n’y a pas de drame. Il est temps de remonter à la surface. J’irai chuchoter ailleurs mes petits mots inutiles. Tu sais, j’ai préféré la matière des livres anonymes à la peau et au sexe des hommes. Je mourrai bien assez tôt pour avoir essayé de vivre trop vite. Le quotidien qui s’effrite, le manque au plus profond de ses entrailles. Tu m’oublieras, comme tous les autres. Tout doit disparaître.

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06. Chaos Intime

Tu sais, au-delà des confidences, des instants de grâce que l’on aurait vécus, ou des virages que l’on a opérés parce qu’il le fallait, tous ces instants que l’on partage, s’inscrivent dans une histoire, dont les contours sont encore flous, mais une histoire vivante, un bout de ton éternité, un bout de la mienne, qui se construit, se réfléchit, un arrêt sur image, à relire nos vieux os, apprivoiser le présent, s’apprendre, comprendre. Pourquoi toi, pourquoi moi, pourquoi maintenant. J’en sais rien. C’est pas anodin. Criminel peut-être, et encore. Je m’en moque. Alors, alors. Il fallait réapprendre le goût de la vie, qui surnage et s’affole pour ne pas se vautrer dans les flaques, sombres, anonymes, de nos vieux démons, toujours là, à attendre, dans le noir, le dégoût, qui fait mal, et la lame de rasoir, son reflet, malicieux, qui s’invite, pour une plume arrachée. Les mains qui tremblent, et qui se cherchent, du bout des doigts, fébriles, insoumises. Un souffle brûlant. Un secret, partagé, à l’ombre de nos envies, insatiables. Des histoires précieuses qui n’appartiennent qu’à nous. Nous. J’enrichis, mon vocabulaire. Cristallise, une émotion. Enfin. Respirer, avec toi, après un trop long sommeil. Apprivoiser nos doutes et le poids de l’absence, comme une amie trop gluante, qui viendrait nous rappeler sans cesse, la fragilité de l’existence. Ausculter nos fréquences, nos errances, peau contre peau, sans un mot. Ecraser, entre nos mains glacées, le vertige originel et apprécier l’instant, pleinement. Redevenir pierre, animal, végétal. Phalanges après phalanges. Egoïstes. Se croiser, se perdre, à en perdre haleine. Et se retrouver, ivres, légers, incandescents, quitte à saigner, pour une étincelle, à jamais, gravée sur nos plaies. Une suture, une agrafe, une envie, dégrafée. S’abandonner, malhabiles. Compter, en riant, nos fêlures, nos moisissures, et toutes ces petites bulles, chargées de larmes puissantes, fragiles, l’air de rien. Une présence, si loin, si proche, qui rayonne, si ardente, si aimante, et qui hurle en silence, des mots doux, rassurants, des mots blêmes, terrifiés. Des battements qui s’accélèrent, ténébreux, impatients. Un vœu subtil, magnétique. Je l’entends, désormais. Ouverture. Enfin.

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07. Dernière Danse

Partir, parce qu’il le fallait. Mourir encore un peu. A l’ombre de moi-même. Face à l’océan. Sous l’auguste vertu, son épouse encore vierge. Et cette camisole invisible qui m’emprisonne. Je la ressens, omniprésente. J’aimerais, tellement, exciser toutes ces idées noires qui m’accompagnent, et métastasent mes envies. Je capitule pour ce soir. Et je pense à toi. Toi. Une présence qui me réchauffe et à laquelle je me raccroche, malgré tout, malgré moi. Un élan, subtil, délicieux, qui colore le moindre de mes gestes, de mes pensées. Des images, des figures que je mets en scène, parfois. Conspiration des sens. Ma force, ma faiblesse, mon autre, fidèle et tragique, toi que j’aime vraiment, serre-moi je te prie, étouffe-moi de tes caresses, de tes baisers, ausculte-moi, je retiendrai la leçon, la forme de tes mains, et notre émoi, sous nos souffles, aveuglé, s’allongera au creux de nos veines, embrasse-moi, embrasse-moi encore, serre-moi, plus fort je te prie, jusqu’à l’overdose, comme si c’était la toute première fois, ou alors la toute dernière, ça n’a pas d’importance, je coule, notre histoire est en marche, plus de peurs ni de doutes, juste un sourire et des larmes pour sceller cet instant, un pacte. Je me calme. Demain, il neigera peut-être. Et toi, et moi, suspendus aux lèvres du temps. Marche ou crève, ma douleur. Je ne serai jamais tranquille. Sage, rester sage. A quoi bon vivre comme ça. Un vent léger sur mes joues, et mon ventre qui se spasme, dégueulasse, envahit tout mon être. Lasse, mon aorte se fige. Qui peut comprendre.

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08. Lunes Froides

Je t’écris mes silences, mes sourires et mes larmes. Tu sais, les fantômes ne parlent pas. Leurs yeux sont des cratères immenses où viennent s’échouer les ombres sans visages, celles qui ne portent pas de nom, nécrosent lentement et calmement à bas bruit, en arrachant des fragments de lunes froides, et de soleils noirs, pour y dresser des sépultures et y enfouir leurs secrets les plus intimes, aux mille et un parfums, humectés d’éternité. Leurs lèvres sont fines, délicatement pâles, et restent immobiles, même quand les mots et leurs humeurs assassines transpercent l’épiderme du manteau hivernal qui les a vus naître. A quoi bon s’essayer à jouir. Nous ne serons plus jamais humains. Les fantômes ne savent pas aimer. C’est un langage qui les exile au-delà des frontières du réel, et les enchaîne au plus profond d’eux-mêmes. Un silence qui cherche sa matière. Une poésie muette qui s’étire, jusqu’à la déchirure. Un songe qui se trahit et se perd en se racontant. Une caresse ou un souffle, qui tremble de ne pas mourir. Une énigme. Ce soir, je ne sais plus écrire. Je ne fais que vomir, du granit sous la peau, sans espoirs ni tempête à qui parler. Juste une page à froisser. Pardonne-moi.

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01. Amours Purpuriques

Un ventre fin, un regard qui s’étire, un sourire, discret, perlé de larmes. Une trame, un squelette, une histoire sans paroles, qui se loge, criminelle, dans le creux de mes fosses iliaques. Une alcôve, écarlate que je dessine du bout des doigts. Plus bas, se chuchotent des petits noms intimes, des secrets étoilés, comme des envies de toi, arachnoïdes. Un parfum d’abysse entre les cuisses, je respire. Dans la concavité du ventre, un amas de nerfs et de particules qui s’enculent, au gré des mouvements, et s’enroulent comme des serpents. Morsures. Les dents s’enfoncent dans la chair. Saigne. L’esprit se soulève, phosphorescent. Tu te vides en moi pendant que je t’aspire. Excrétion de sensations qui remontent, le long des fibres, dans nos interstices. C’est toi que je veux, dans ta forme organique. Toi, et l’ombre de la nuit, infinie. Dialogue avec les morts. Je parle trop. C’est plus fort que moi.

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02. Nous, les invisibles

Mes envies lactescentes se perdent dans la nuit. Je ne ressens plus rien. Je navigue dans une coquille vide. Vide. Quelques visages émergent, d’autres s’allongent dans un repli de mon cortex, lentement. Si lentement que je ne sais plus depuis combien de temps ça dure. En racontant ses morts aux autres, on les fait vivre. Ou alors, on les assassine encore un peu. Mais qui mérite vraiment de savoir. Qui mérite vraiment de les connaître, même sous une enveloppe fictionnelle. Il ne s’agit pas uniquement de susciter le désir chez l’autre, mais plutôt une angoisse de mort, insidieuse, légère comme une vapeur d’éther, tatouée sur l’épiderme. Se rendre à la fois très présent, mais aussi par moments, terriblement inaccessible, hermétique, vomissant un silence d’outre-tombe. Le langage du caveau, et la distance invisible qui sépare les vivants au-dessus du vide. Tout n’est que réaction à la souffrance. Une souffrance que l’on sait indivisible, irritante obsédante comme une verrue, une petite masse surnuméraire, jalouse, à l’intérieur de son ventre. Un embryon que l’on isole près de l’aorte, charnu, pulsatile, les globes oculaires abouchés aux viscères. Je préfère de loin être une cellule morte, ou une métastase en transit, choisir une perspective apoptotique plutôt que la nécrose purulente et sale. L’altération passe par la destruction.

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03. Nuits Acéphales

J’ai des idées de mort et d’anéantissement, par milliers, qui courent dans mes veines, avec un relent acide et un goût de suicide éclairés par la tristesse que tu m’inspires et la haine que j’éprouve à ton endroit. Tu ne me connais pas. Et quand tu rentreras, tu me demanderas ce qu’il s’est passé en ton absence. Et je te répondrai «Il n’y a rien. Je suis morte une seconde fois. Et tu n’étais pas là.» J’ai le regard qui s’oublie de l’autre côté du sphénoïde, lassé d’avoir mal. Lassé. Une autre nuit sans sommeil qui s’invite, et s’insinue entre mes jambes. La chair tressaille, l’hémoglobine se fige, le souffle coagule lentement. Je me détache, me désensibilise, m’inocule un antidote. Se désinvestir fibre après fibre, pour ne plus rien ressentir. Il y a des jours où je voudrais mourir, simplement. Par lassitude, ou par ennui. Ce n’est pas de la haine, ni de l’amour que je ressens. Un avant-goût de funérailles, qui se dissout et s’évapore, sans laisser de traces. Mais la mort vit déjà en moi. Et tu la ranimes, de tes lèvres, de ton sexe qui en crève, et qui halète, encore, et encore, dans le repli de nos chairs. Je te nuque, tu me langues, les mains tremblantes. Vois nos squelettes qui s’entrechoquent, follement. C’est la nuit du trou imprimée sur nos pupilles. Trou de la nuit. J’aimerais tant être acéphale. L’angoisse du vide qui frémit.

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04. Eloge des ombres

Préserver des parts d’ombre, cultiver sa différence, son indifférence, son côté animal, impénétrable, aléatoire, imparfait, sauvage, inquiétant. Une distance invisible. Nulle porte de sortie si ce n’est quelque alcôve perdue au milieu de ses pensées les plus secrètes. Une forme de liberté, égoïste, inhérente à ses pelotes d’ADN, terriblement impulsive, irrationnelle, indécente, entropique, chaotique. Et pourtant, une inquiétude permanente, celle de perdre cet Autre, dont on se sent irrémédiablement attiré, de façon pluri-dimensionnelle. Rien n’est jamais acquis, figé, contractualisé, anesthésié. Métamorphose.

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05. Silencieuse Adipocire

Précis de décomposition. Il fallait passer sur la table de dissection. Orifices solarisés à l’excès. Et la dépense, souveraine. Faire danser la mort. Décomposer et lécher le vide ossifié de nos carcasses. Rien ne s’écoule, ou ne s’exsude. Un amas de chairs coagulées dans leur jus fécal, dont la puanteur physique, abjecte, imprègne inéluctablement chaque molécule d’air, comme un enduit visqueux, toxique. Parfois des émanations de gaz secouent discrètement les corps, là où, au cœur de la matière, la pullulation microbienne éructe en jouissant. Précis de décomposition. Et au-dessus du ventre, le masque de cire ancré dans l’épiderme, comme une seconde peau, qu’ils portent tous finalement. Et le silence obscène de la contemplation offerte, comme un appel au crime. Rien ne s’écoule. Moi, je te veux dans ta forme périssable. Pénétrer ton être comme un insecte, et y répandre un peu de ma nuit funéraire. Rien ne s’ouvre, tout se déchire, se transperce, se dilate et se disperse dans d’immenses convulsions. Ce n’est pas moi que tu baises. Oublie la réalité qui n’est qu’un vulgaire excrément de l’esprit. Il faudrait réapprendre à mâcher la viande, comme on épèle un nouveau mot, sans rien laisser au hasard, pas même les nerfs, les cartilages, ou les os, aspirer le sang comme un vin délicat.

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06. Humeurs Nécrophiles

Créer le manque chez l’autre, l’obsession, l’angoisse de la perte, le désir de mourir dans la possession de l’autre, et l’abandon de soi-même, mais pas dans la douleur, la tristesse, ou la frustration stérile. Il faut rester libre, transparent et opaque, désinvolte, parfois sanguinaire, criminel, sans merci. Vulnérable. Prendre conscience de la fragilité du lien, de sa singularité, et de son ambivalence, écartelés entre la fièvre contagieuse de la passion, et le spectre froid de la solitude. En fait il faudrait s’inventer une façon de vivre à deux, recréer un espace, quelque chose de mouvant où l’on pourrait respirer, en apprivoisant nos angoisses. Aboucher nos déchirures sans réfléchir, comme pour mieux suturer le néant qui dégueule au travers de nos interstices les plus intimes, ne faire qu’un, s’hybrider à en perdre haleine, gémir, gémir, gémir, se laisser surprendre par l’extase écarlate, l’ivresse, la folie, ou la nuit funéraire qui sommeille sous nos épidermes, éclater de rire, s’ouvrir, avaler nos langues, malmener nos orifices, se perdre, encore, plus loin, plus fort, et y prendre du plaisir, quitte à l’arracher avec les dents, le décalotter, et l’aspirer dans un élan de survie nécrophile. Nécrophile. Puis se retirer, encore affamés, aliénés à cet Impossible qui nous tenaille, souverain, implacable. Mais finalement. Nous ne sommes rien. Une esthétique de l’éphémère, qui se joue d’elle-même, meurtrière et tentaculaire. Rien de plus. Rien de plus.

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07. Métamorphose

Rien ne doit reposer sur l’exclusivité, ni sur la fusion qu’elle soit totale ou partielle, car tout finit par sombrer. Rien ne doit reposer sur l’exclusivité, ni sur la fusion qu’elle soit totale ou partielle, car tout finit par sombrer dans une forme d’aliénation, sourde, aveugle, toxique et il n’en reste que des lambeaux, des petits de bouts de peau mâchonnée, quelques dents trouées, et de vieux os calcinés, qu’aucun chien ne voudrait ronger, même affamé. Ces relents de tristesse qui remontent et qui débordent sans que je m’en rende compte. Cette boue dans laquelle je marche, marche, et m’enlise, jusqu’à l’asphyxie. Je m’investis beaucoup trop, dès lors que l’humain est au centre de mon attention. Il faudrait que je me scarifie des formules secrètes juste là, sous la pulpe de mes doigts, ou alors, que je m’immunise contre la perversité de l’ocytocine. Je ne suis qu’une machine biologique insoumise. Une arme d’auto-destruction massive, accessoirement. Et pour cause, je m’altère, m’éviscère au moindre détail. Pour rien.

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08. Mathématiques Intérieures

Je ne vis pas. Je respire, mon cœur bat, mon ventre se spasme, mes muscles se tendent, mes jambes se dérobent, et mes dents, mes dents qui s’usent à force de mâchonner du vide. Je meurs chevillée à une physiologie que je n’expulse pas, que je ne maîtrise pas en dehors des matières hétérogènes que je produis consciencieusement. J’aimerais tant être un corps sans organes pour ne pas avoir à le remplir, puis le vider ; surtout le vider, bien que j’aime ça, la contraction des sphincters nécessaire à l’évacuation de la bile, de la merde ou de l’urine. Autant le faire pendant le coït. Je parle trop. Mes entrailles, malades, ont appris à se taire. Contenir l’hémorragie de maux et de sentiments, qui se répandent, à bas bruit, le long des nerfs, des muscles et des diaphyses, qui craquent sous le poids de l’ennui. Ivres de mourir. S’achever, avec perte et fracas. Une déflagration viscérale, nostalgique, pour un gramme d’hémoglobine, cérébrale. Il faut penser à tout, y compris à tuer le temps. Planter l’aiguille, dans les berges de l’incision. Tirer sur le fil, faire l’hémostase. Ici je répare même les cadavres. Les angles morts se multiplient dans les espaces vides. Le monde visible devient invisible. Et vice versa. Plus rien ne danse, plus rien n’a de sens. Seule l’essence, meurtrière, décide. Seuls les sens interdits, comptent. Arithmétique sans inconnue à qui parler. Laboratoire à ciel ouvert. Des corbeaux plein la tête.

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09. Anatomie de la Cruauté

Je me vide, pendant que mes pensées s’invaginent. Un résidu de parole reste parfois collé, comme un enduit blanchâtre sur mes amygdales, impossible à déglutir. Je ne t’en veux pas, tu sais. On ne se possède pas, même quand nos chairs s’interpénètrent et s’enroulent, comme des serpents. Tout est fiction, masque de vie, masque de mort, érotisme, animal, excrétion. Et tout peut voler en éclats, si facilement. Un battement de cils, un pincement de lèvres, la brève asystolie, la catalyse révélatrice, et la lame que l’on s’enfonce dans la carotide. Anatomie de la cruauté. Dissection de ce qu’on appelle «sentiments», j’étale le contenu de mes entrailles sur la table, et perce un trou dans la matière cérébrale. Tout ce jus de crâne qui s’écoule, goutte après goutte. Nudité de mort.

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